Le jardin merveilleux

en Histoires positives

Assan et Hassan étaient deux amis inséparables, ils travaillaient dur pour gagner leur vie. Le premier était paysan, le deuxième berger, mais hormis cela, ils avaient tout en commun. Ils avaient grandi ensemble, s’étaient mariés la même année, avaient perdu leurs femmes à quelques semaines d’écart.

Seule lumière au tableau, leurs enfants. Assan avait une fille belle et aimante et Hassan un fils vaillant et aimable. Un matin, au début du printemps, Hassan trouve tous ses moutons morts, son troupeau est décimé par une étrange maladie. Pas une seule bête debout. En larmes, il va voir son ami :

– Je suis venu te faire mes adieux. J’ai perdu mon troupeau, je dois partir chercher du travail ailleurs.

Assan, le paysan, est bouleversé. Il serre son ami dans ses bras en pleurant :

– Hassan, mon frère, depuis que je suis né, la moitié de mon cœur est avec toi, tu ne peux pas refuser la moitié de ma terre. Sèche tes larmes, prends la houe et viens labourer avec moi. A partir d’aujourd’hui, la moitié de ma terre est tienne.

Hassan le berger est devenu paysan ce jour-là. Un jour, Hassan le berger est en train de bêcher son lopin de terre, quand sa houe heurte un objet métallique. Il creuse fiévreusement et découvre une vieille marmite rouillée. Il la déterre et l’ouvre ; elle est remplie de pièce d’or. Fou de joie, il emporte le trésor et se précipite chez son ami Assan:

– Réjouis-toi, mon ami ! C’est ton jour de chance ! J’ai trouvé une marmite remplie d’or dans ton champ, tu ne seras plus jamais pauvre !

Assan sourit :

– Tu es généreux, je sais, mais cet or t’appartient. Tu l’as trouvé dans ton lopin de terre.

– Je connais ta générosité, insiste Hassan. Quand tu m’as donné la moitié de ta terre, tu ne m’as pas donné ce qui y était enterré.

– Mon ami, répond Assan, les richesses appartiennent à celui qui arrose la terre de sa sueur. Cet or est tien, tu l’as trouvé dans ton champ.

Les deux amis se disputent longtemps. Chacun veut donner la marmite d’or à l’autre. Finalement, Assan le paysan tranche :

– Arrêtons de nous quereller ! Tu as un fils, j’ai une fille. Ils s’aiment depuis qu’ils sont tout petits. Marions-les et donnons-leur cet or. Ils oublieront les affres de la pauvreté.

Les deux amis vont trouver les jeunes gens et leur font part de leur décision. Ceux-ci sont au comble du bonheur. La noce est célébrée dans la joie le jour même. Les jeunes mariés s’installent dans la maison de Hassan le berger, qui déménage chez son ami. Le lendemain, à l’aube, les deux jeunes gens vont poser la marmite d’or devant la porte de leurs pères et appellent :

– Cette marmite vous vous revient de droit. Notre amour est notre trésor le plus précieux et nous n’avons pas besoin de cet or, il est à vous. Vous en aurez besoin pour vos vieux jours.

Assan et Hassan reprennent leur querelle où ils l’avaient laissée. Ils se disputent devant leurs enfants ébahis. « Ce trésor est à toi » « Non, il t’appartient » « Il est à toi ! » « C’est ta terre ! » « Non c’est la tienne ! »

Au bout d’interminables heures de dispute, ils sont épuisés. Il faut trouver une solution. Ils vont, tous les quatre, demander conseil à un vieux sage. Ils prennent la route et portent, tour à tour, la marmite d’or. Ils marchent longtemps et arrivent devant la hutte du sage, un abri au beau milieu de la steppe. Les voyageurs, épuisés, sont accueillis par un vieillard assis sur une couverture en feutre usée. Il est entouré de quatre disciples :

– Qu’est-ce qui vous amène jusqu’ici, braves gens ?

Les visiteurs lui racontent leur querelle, la marmite, l’or et tout le reste. Quand ils ont terminé, le vieux sage garde longuement le silence puis il se tourne vers le plus âgé de ses disciples et s’adresse à lui :

– Dis-moi, mon fils, comment aurais-tu résolu ce problème ?

L’aîné de ses disciples répond :

– J’aurais demandé que cet or soit donné au khan, car tous les trésors trouvés dans la terre lui appartiennent de droit.

Le visage du vieux sage se renfrogne. Il s’adresse alors à son deuxième disciple :

– Et toi, comment aurais-tu tranché cette affaire ?

– Si j’étais toi, j’aurais gardé l’or pour moi. Pourquoi refuser un cadeau qui te tombe du ciel ?

Le vieux sage lui lance un regard noir et se tourne vers le troisième disciple :

– Et toi ?

– Moi, répond celui-ci, je dis que si cet or n’appartient à personne et si personne n’en veut, il faut le remettre là où il était. Il faut l’enterrer à nouveau dans le champ.

Le vieillard fronce les sourcils. Il s’adresse enfin au plus jeune de ses disciples :

– Et toi, qu’en penses-tu, mon fils ?

– Maître, répond le plus jeune, pardonne ma simplicité mais, avec cet or, j’aurais acheté des graines et j’aurais semé, dans la partie la plus aride de la steppe, un immense jardin ombrageux où tous les pauvres pourraient trouver refuge à l’abri du soleil et se nourrir de fruits frais.

A ces mots, le vieux sage se lève, les yeux remplis de larmes, et serre le jeune homme dans ses bras.

– Le proverbe n’a pas menti quand il a dit : « Il faut considérer le plus jeune comme s’il était le plus âgé, quand il est sage. » Ta décision est juste, mon fils. Prends cet or et va à la capitale. Tu achèteras les meilleures graines et, à ton retour, tu sèmeras le jardin dont tu as rêvé. Que ton souvenir et celui de ces hommes généreux vivent à jamais dans la mémoire des pauvres gens.

Le jeune disciple met l’or dans un sac qu’il passe par-dessus son épaule et se met en route. Il marche des jours et des jours dans la steppe et finit par arriver à la capitale où vit le khan. Il se dirige vers le bazar et se met à la recherche du meilleur marchand de graines. Il se perd dans les ruelles de la grande ville, il est fasciné par la quantité de marchandises exposée sur les étals.

Soudain, il entend tinter des clochettes. Il se retourne et voit une immense caravane, avec un chargement étrange : au-dessus des chameaux flotte un nuage de plumes multicolores et, sur leurs flancs, des milliers d’oiseaux attachés aux selles par les pattes se débattent.

Des oiseaux des montagnes, des forêts, des steppes et des déserts tentent de se libérer de leurs entraves. Leurs ailes déplumées pendent pitoyablement, leurs têtes heurtent violemment les flancs des bêtes. Les oiseaux poussent des cris stridents qui fendraient une pierre en deux.

La colère submerge le jeune homme. Il se fraye un passage à travers la foule de curieux, se dirige vers le chef de la caravane et hurle :

– Qui a osé condamner ces oiseaux à un tel supplice ? Où les emmènes-tu comme cela ?

– Nous allons au palais du khan, répond le chef de la caravane. Ces oiseaux sont destinés à ses cuisines. Il nous payera cinq cents pièces d’or.

– SI je t’en offre le double, accepteras-tu de les libérer ?

Sans attendre de réponse, il pose le sac d’or par terre et l’ouvre, sous le regard ébahi du caravanier qui n’en croit pas ses yeux. Le jeune disciple compte les pièces d’or, il en a mille, très exactement. Il les donne au caravanier. Celui-ci ordonne immédiatement à ses hommes de détacher les oiseaux à moitié morts.

A peine libres, tous les oiseaux prennent leur envol. Ils sont si nombreux qu’en un seul instant le ciel s’obscurcit, passant du jour à la nuit. Ils sont si nombreux que le seul battement de leurs ailes provoque un ouragan.

Le jeune homme les suit du regard aussi longtemps qu’il peut. Quand ils ont complètement disparu, il ramasse son sac vide et prend le chemin du retour. Il avance d’un pas joyeux, le cœur léger. Il marche des heures et des heures. Mais plus il se rapproche de la hutte du vieux sage, plus il a le cœur lourd.

Il est bientôt rongé par le remords : « J’ai dépensé l’or qui ne m’appartenait pas, juste pour une lubie. J’avais promis de faire pousser un jardin pour les miséreux. Comment expliquer mon geste à mon maître et aux braves gens qui attendent les graines ? »

Plus il marche et plus le désespoir le gagne. Il se met à pleurer. Épuisé par le chagrin, il finit par s’arrêter. Il pleur tant et tant qu’il s’endort. Au lever du jour, un oiseau multicolore vient se poser sur sa poitrine et se met à chanter d’une voix mélodieuse :

– Jeune homme au cœur si bon, oublie ton chagrin ! Les oiseaux que tu as libérés viennent te remercier ce matin. Ouvre les yeux et regarde autour de toi. Ce que tu verras à jamais te réjouira. Réveille-toi !

L’oiseau prend son envol. Le jeune homme se réveille et regarde autour de lui. Un spectacle inimaginable s’offre à lui. Il pense qu’il rêve. Il se frotte les yeux. La steppe immense n’est plus qu’une nuée multicolore d’oiseaux affairés. De leurs griffes, ils tracent des sillons dans la terre. Du bout de leur bec, ils sèment des graines qu’ils recouvrent en balayant la terre de leurs ailes.

Quand le jeune disciple se lève, les oiseaux prennent leur envol et regagnent le ciel. Le jour devient nuit et le battement de leurs ailes provoque un ouragan. Quand ils ont disparu, le jeune homme voit chaque graine plantée germer, pour donner une pousse qui, en un clin d’œil, devient un arbre immense avec un feuillage luxuriant et des fleurs épanouies. Il voit, abasourdi, chaque fleur laisser la place à un pomme d’or.

Des vignes chargées de grappes juteuses enlacent les troncs couleur d’ambre des pommiers. Des prés verdoyants et ensoleillés s’étalent à parte de vue. Des sentiers ombragés traversent le jardin, des rigoles d’eau claire, pavées de pierres précieuses, serpentent entre les arbres. Dans les branches, des milliers d’oiseaux font leurs nids et chantent à tue-tête. Même le padichah d’Inde n’aurait pas osé rêver un jardin aussi merveilleux.

Pour vérifier qu’il est bien réveillé, le jeune homme se pince violemment la joue et pousse un cri. L’écho reprend son cri, reprend son cri, reprend son cri, à l’infini. Mais le jardin est toujours là, rempli de promesses. Le jeune disciple rit et saute de joie. Il se sent pousser des ailes. Il prend ses jambes à son cou et court comme une flèche tirée par un archer habile, pour aller porter la bonne nouvelle à son maître.

Quand ils ont écouté son histoire, le vieux sage, ses trois disciples, Hassan, Assan et les jeunes mariés ont hâte de voir le prodige. Le jeune homme les guide jusqu’au jardin. Et ils arrivent, ils admirent et savourent un avant-goût du paradis.

On raconte qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la nouvelle du jardin merveilleux a fait trois fois le tour des steppes d’Asie. On raconte que les nobles et les puissants sont arrivés les premiers, sur leurs chevaux rapides comme le vent. On dit que chaque fois que l’un d’eux a tenté de cueillir une pomme d’or, les branches se sont dérobées, laissant ses mains avides vides.

On raconte que l’un d’eux a réussi, au risque de sa vie, à cueillir une pomme, en s’accrochant aux branches qui se soulevaient, on dit que quand il a porté le fruit à la bouche il en est mort foudroyé. On dit que, quand ils ont voulu boire, l’eau des rigoles les a empoisonnés. Voilà pourquoi on n’a plus revu dans le jardin un seul cavalier fortuné.

La légende affirme que, beaucoup plus tard, les gueux, les pauvres et les mendiants sont arrivées, à pieds. Des jeunes et de vieux, des familles et des solitaires, des gens du pays et des étrangers. Pour eux, les branches se sont baissées pour offrir les fruits qu’elle portaient. Les visiteurs se sont installés à l’ombre des arbres, ont bu l’eau claire des rigoles et se sont rassasiés. Ils ont respiré le parfum des fleurs et écouté le chant des oiseaux.

On dit que, quand la nuit est tombée, les arbres ont pris une teinte bleutée, les étoiles ont brillé et, enfin tranquilles, les visiteurs se sont endormis, à l’abri de la faim et des soucis, pour la première fois de leur vie.

Le jardin merveilleux existe quelque part encore aujourd’hui. Puissent vos pas vous y mener un jour.

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